NOTE DE LECTURE
D’après Christophe Gatineau, aux éditions ulmer
Pourquoi utilisons-nous de l’eau potable, de l’énergie et des infrastructures coûteuses pour évacuer ce qui pourrait nourrir la terre ? C’est la question centrale, dérangeante et solidement argumentée que pose Ne tirons plus la chasse, de Christophe Gatineau.
Derrière un titre volontairement provocateur, l’ouvrage propose une remise en cause profonde de notre modèle d’assainissement et, plus largement, de notre rapport au vivant et aux cycles naturels.
L’auteur commence par déconstruire une évidence moderne : la chasse d’eau serait un progrès sanitaire indiscutable. Or, si ce système a répondu à des enjeux de santé publique au XIXᵉ siècle, il apparaît aujourd’hui comme une impasse écologique.
Chaque jour, des litres d’eau potable servent à diluer nos déjections, qui sont ensuite traitées au prix d’une forte consommation d’énergie et de produits chimiques, pour finir… majoritairement détruites ou mal valorisées.
Les chiffres confirment ce constat. Selon l’ONU et la FAO, l’assainissement conventionnel est responsable d’importantes pertes de nutriments, notamment l’azote et le phosphore, éléments essentiels à l’agriculture. En Europe, on estime qu’en tirant la chasse, nous rejetons l’équivalent d’environ un quart des besoins annuels en azote et en phosphore de l’agriculture.
Autrement dit, nous organisons la pénurie… que nous compensons ensuite par des engrais industriels.
Le cœur du livre repose sur une idée simple mais puissante : l’humanité a rompu le cycle naturel de la matière organique. Ce que nous prélevons aux sols sous forme de nourriture n’y retourne plus.
Historiquement, les excréments humains — tout comme ceux des animaux — étaient valorisés comme amendements organiques. Avec l’essor des réseaux d’égouts, cette pratique a disparu, au profit d’un système linéaire absurde : extraire, consommer, jeter.
Christophe Gatineau rappelle que nos déjections ne sont pas des déchets ultimes, mais une ressource biologique majeure, indispensable à la vie du sol et à la formation de l’humus. Il insiste notamment sur la « tragédie du phosphore » : cette ressource minérale, non renouvelable à l’échelle humaine, est indispensable à toute forme de vie.
L’UNESCO et la FAO alertent depuis plusieurs années sur les risques géopolitiques et agricoles liés à sa raréfaction.
Le livre consacre plusieurs chapitres à répondre aux objections les plus courantes : risques sanitaires, présence de médicaments, odeurs, acceptabilité culturelle. Là encore, Christophe Gatineau s’appuie sur des données scientifiques et des retours d’expérience concrets. Il rappelle que les risques sont principalement liés au mélange eau + matières fécales, et non aux déjections elles-mêmes, et que des solutions de séparation, de compostage ou de valorisation biologique existent et sont maîtrisées.
Il explore notamment :
• l’usage agricole de l’urine (riche en azote et stérile à la sortie du corps),
• le rôle des vers de terre dans le traitement des matières organiques et des eaux usées,
• des pratiques déjà mises en œuvre dans certains territoires (Belgique, pays nordiques, zones rurales).
Ces approches rejoignent les recommandations de nombreux organismes, dont l’OMS, qui reconnaît depuis plusieurs années le potentiel de l’assainissement écologique (ecosanitation) pour répondre conjointement aux enjeux sanitaires, agricoles et environnementaux.
En filigrane, Ne tirons plus la chasse interroge aussi notre modèle agricole. L’auteur souligne l’incohérence d’un système qui appauvrit les sols en matière organique, détruit la biodiversité souterraine, puis tente de compenser par des engrais chimiques et des intrants toujours plus coûteux.
Les travaux de l’INRAE, de la FAO ou encore du GIEC convergent aujourd’hui : la régénération des sols est un levier majeur face au changement climatique.
Réintroduire de la matière organique, nourrir la vie microbienne, restaurer les cycles naturels : ce n’est ni marginal ni idéologique, mais profondément aligné avec les principes de l’agroécologie.
Agronome spécialisé dans l’étude des vers de terre, Christophe Gatineau n’est pas un provocateur isolé. Auteur du best-seller Éloge du ver de terre (Flammarion), membre de l’Association des journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie, il s’inscrit dans une démarche scientifique rigoureuse, nourrie par des années de terrain et d’observation.
Son approche, accessible et pédagogique, vise autant à informer qu’à bousculer nos représentations culturelles.
Ne tirons plus la chasse n’est pas un manuel technique, mais un livre salutaire.
Il nous oblige à regarder en face une absurdité collective : transformer une ressource vitale en pollution, puis dépenser toujours plus pour réparer les dégâts. En redonnant une place centrale au sol, à la vie souterraine et aux cycles naturels, Christophe Gatineau ouvre une voie crédible, documentée et profondément écologique.
Changer notre regard sur nos déjections, ce n’est pas revenir en arrière. C’est, au contraire, faire un pas décisif vers un futur plus sobre, plus cohérent et plus vivant.
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